La crise à la FÉUO, et comment nous en sortir

Jusqu’à présent, on a à peine gratté la surface en ce qui concerne la crise financière de la fédération étudiante (FÉUO). En tant qu’organisation militante anti-capitaliste active sur le campus depuis maintenant 6 ans, nous avons participé, observé et lutté avec la FÉUO pendant un bon bout de temps et pris en note les faiblesses structurelles qui mènent à son effondrement inévitable en tant que lieu de pouvoir pour les étudiant.es sur le campus. C’est pourquoi les membres fondateurs de l’organisation qui nous a précédé, l’Association des étudiant.es marxistes, ont divergé de l’approche politique prise par le noyau militant gauchiste qui luttait pour le contrôle de la FÉUO à la fin des années 2000[1]. La crise actuelle est un autre signe du pourrissement des idées libérales dans la FÉUO, et les étudiant.es dans leur ensemble sont affecté.es.

Malheureusement, le problème va plus loin que la situation budgétaire de cette année. Le courant politique qui en mène large à la FÉUO est principalement le résultat d’une prise de pouvoir par des politicien.nes étudiant.es libéraux et social-démocrates avec l’appui de militant.es radicaux vers la fin des années 2000. Les militant.es qui allaient former l’Association des étudiant.es marxistes faisaient partie d’une coalition élargie de militant.es en lutte contre les frais de scolarité et en soutien à d’autres causes progressistes, comme l’opposition aux guerres impérialistes. Un des moments forts de cette époque a été la fois où des centaines d’étudiant.es ont manifesté sur le campus contre une allocution d’Ann Coulter, qui a été forcée de l’abandonner, en 2010. Bien qu’elle ne soit jamais passée proche de résister à la hausse des frais et à d’autres mesures négatives de l’administration, la coalition a néanmoins réussi à bâtir une base de soutien assez forte pour dominer la politique étudiante sur le campus pendant plusieurs années, et à réintégrer par référendum la FÉUO à la Fédération Canadienne des Étudiantes et Étudiants (FCÉÉ), un syndicat étudiant social-démocrate qui regroupe des associations de campus (dont plusieurs sont en dispute) à travers le Canada mais surtout en Ontario. Le mouvement combatif et radical qui était derrière cette poussée s’est ensuite progressivement tourné vers des points de vue réformistes et des tactiques bureaucratiques, formant une clique de politicien.nes étudiant.es. En même temps,  à travers l’intégration dans la FCÉÉ (CFS en anglais), les bureaucrates étudiant.es ont positionné la FÉUO dans le réseau des organisations social-démocrates, dominé par des syndicats comme le SCFP (fonction publique) et le Nouveau Parti Démocrate (NPD), faisant de la FÉUO un tremplin et une porte-tournante pour les aspirant.es politicien.nes. En d’autres termes, la FÉUO a été absorbée dans une machine bureaucratique et devenue la proie d’organisations plus importantes.

Plus précisément, une faction du noyau militant initial a poursuivi l’élargissement de la bureaucratie plutôt que de se concentrer sur la construction d’un soutien de masse et d’une démocratie sur le campus. Du haut de leur poste élu en tant qu’exécutifs de la FÉUO, ils et elles ont tissé un réseau de bureaucrates à travers les départements et les divers centres de service de la FÉUO, créant un base d’appui pour transformer la FÉUO comme tremplin vers les organisations syndicales et le NPD. En multipliant les postes et en embauchant leurs partisans – avec la promesse d’avancements futurs miroité par le passage de plusieurs anciens exécutifs vers des postes confortables avec la FCÉÉ, le SCFP et auprès de député.es du NPD – ces bureaucrates ont établi une bonne base qui travaillait continuellement à maintenir ce courant politique en place et à diriger les ressources de la FÉUO et le militantisme sur le campus vers ces objectifs.

Mais pour que le tout se déroule tranquillement, il était nécessaire de protéger la mécanique interne des regards externes. Le peu de transparence et de redevabilité qui existait dans la politique étudiante à uOttawa à l’époque a été la première victime du système. Cela a notamment été rendu possible par le dégriffage du syndicat des employé.es de la FÉUO, le SCFP 4943, pour le rendre incapable de défendre ses membres face au courant politique dominant. Des partisans de l’exécutif se sont fait promouvoir à la direction du syndicat au fil des années pour permettre à leurs ami.es d’affaiblir la capacité de l’entente collective à résister à la direction, ce  qui leur a ouvert la voie pour manipuler l’embauche à leur avantage. Une atmosphère toxique de libéralisme et d’opportunisme s’est installée dans la FÉUO, ce qui a causé beaucoup de douleur parmi les employé.es. Le contrôle bureaucratique a aussi été renforcé par la création du poste de coordination à l’exécutif; cet emploi non-élu, permanent, plutôt confortable et apparemment sans supervision a été taillé sur mesure pour maintenir le libéralisme de la FCÉÉ aux commandes, au cas où malgré tout des postes exécutifs étaient perdus lors d’élection, le plus souvent face à des conservateurs. La FCÉÉ a régulièrement recours à cette tactique dans ses syndicats affiliés. Il va sans dire que ce poste a été occupé par des partisans de la FCÉÉ qui avaient déjà porté le drapeau pour l’organisation et qui ont occupé d’autres postes bureaucratiques au sein du mouvement par la suite. Avec cette approche, les social-démocrates ont pu garder le contrôle pendant un certain temps, malgré une opposition continue de la droite anti-FCÉÉ.

C’est aussi l’énergie des éléments combatifs de la gauche sur le campus qui a été détournée pour alimenter la machine. Tout le fond de combativité et d’autonomie qu’on pouvait retrouver dans les centres de services pour les femmes, pour les personnes queer, pour les personnes avec des incapacités, pour les étudiant.es internationaux et autres, a été redirigé aux mêmes fins. Ces centres avaient été mis en place suite à des luttes intenses de la part de groupes opprimés qui voulaient un centre à partir duquel organiser leur résistance, mais ils ont fini par être cooptés par le courant politique libéral de la FÉUO. De la même manière, le mouvement pour la justice climatique qui émergeait au début des années 2010 a été détourné vers des gains bureaucratiques, et les victoires plus récentes issues d’un travail de masse intense, comme la U-Pass et l’assurance-santé, ont été gérés comme de simples services « apolitiques », servant à justifier plus bureaucratisation. Ça explique en partie l’écart entre les cotisations payées pour l’assurance-santé et les coûts, que la FÉUO a laissé s’accroître depuis 2011; l’assurance-santé n’était pas considérée un intérêt matériel pour les étudiant.es, nécessitant une lutte constante. C’est comme ça que la FÉUO a commencé à perdre de son efficacité même dans les services de base, surtout envers les étudiant.es qui en ont le plus besoin. Chaque scandale qui a fait les manchettes était  que la machine était à bout de souffle, de la débâcle des feux d’artifice au Yogagate, des licenciements en masse du printemps passé aux files d’attente interminables pour la U-Pass de cet automne.

Le plus triste dans toute l’affaire est peut-être que le leadership libéral sur la FÉUO a été incapable de s’attaquer aux problèmes émergeant sur le campus. Les ravages de la culture du viol et du harcèlement sexuel, les tentatives d’une professeure d’organiser un groupe anti-féministe, misogyne et transphobe, par exemple, requièrent une action de résistance de masse. Des individu.es au sein des assos étudiantes sur le campus ont certes fait du bon travail, menant notamment à faire parler publiquement de la question de la culture du viol et des instances spécifiques de harcèlement et de violence, mais l’enjeu a jusqu’à maintenant été laissé entre les mains de l’administration. Il faut bâtir le pouvoir des étudiant.es, surtout celles qui sont opprimées par le genre, pour pouvoir se défendre contre de telles menaces. C’est pourquoi nous proposons de nous organiser pour combattre l’organisation anti-féministe mentionnée ci-haut, un groupe dénommé CAFE, qui nie activement l’existence de la culture du viol et qui considère les féministes comme un danger, tout en accueillant dans ses rangs des militants islamophobes et suprémacistes blancs. De même, le cafouillage honteux de l’administration dans la perte des données personnelles d’étudiant.es ayant eu recours aux services d’accessibilité est un enjeu qui demande une réponse plus militante. Sous le contrôle démocratique de la masse des étudiant.es, la FÉUO pourrait être mise au service de telles campagnes.

On peut en dire autant en ce qui concerne la lutte contre les frais de scolarité, qui est souvent utilisée pour justifier l’existence de la FCÉÉ mais pour laquelle des résultats concrets se font toujours attendre. La stratégie de la FCÉÉ consiste essentiellement à faire du lobbying auprès des politicien.nes, sous le couvert d’un discours progressiste et d’une journée d’action tous les 2 ou 3 ans. Lors des moments de lutte les plus intenses des dernières années, la FCÉÉ et la FÉUO n’ont fait presque aucun effort pour exprimer leur solidarité envers le mouvement étudiant québécois et pour en tirer des leçons, alors que c’est le seul mouvement à avoir eu le moindre succès au Canada en termes de lutte contre les frais. En 2015, alors qu’une nouvelle tentative de lancer une grève étudiante faisait face à une répression intense, et alors que le MER organisait une journée d’action en solidarité, la FCÉÉ et ses acolytes locaux étaient trop occupés à réseauter sur la colline parlementaire pour accorder leur attention. Au mieux, la FCÉÉ organise une « journée d’action » tous les 5 ans environ, histoire de montrer un peu de combativité, mais ces efforts ne font rien pour miner le pouvoir du gouvernement bourgeois et de ses administrations universitaires. Le fait que l’université ait augmenté ses frais une onzième année consécutive, y compris une hausse exponentielle pour les étudiant.es internationaux, devrait suffire à s’interroger sur l’approche qui a été préconisée tout ce temps.

Depuis le début, avec l’Association étudiante marxiste et ensuite avec le MER, nous appelons à prendre une autre voie, à s’attaquer aux racines du système. Nous nous sommes rendu compte que la lutte contre les frais de scolarité faisait partie d’un combat plus vaste contre notre exploitation et notre oppression en tant que classe; les cadres définis par l’État oppresseur et ses institutions sont créés pour nous désarmer et nous manipuler. En tant qu’étudiant.es de la classe ouvrière, nous devons nous lier à la grande lutte pour la libération; et dans notre contexte particulier, ça veut dire de construire un contre-pouvoir pour défendre nos intérêts et accumuler les victoires.

C’est pourquoi en 2013 et en 2014 nous avons fait campagne, avec succès, pour les assemblées générales (AGs), et ce malgré l’opposition de groupes bien en vue comme les ailes du Parti Libéral et du Parti Conservateur sur le campus. Ça a été plus difficile depuis d’utiliser efficacement les AGs, mais nous allons continuer d’encourager les étudiant.es à y avoir recours, et cette année, les étudiant.es de la classe ouvrière ont toute une occasion pour retourner les choses en leur faveur.

Les politicien.nes social-démocrates qui ont dominé la FÉUO pendant toutes ces années et fait tombé tant de militant.es dans leur piège, constituent une véritable clique d’étudiant.es petit-bourgeois, qui essayent d’utiliser le pouvoir de leurs postes bureaucratiques pour avancer en se tissant une base de supporteurs loyaux. Il est intéressant de noter d’ailleurs que la première vague de ces politicien.nes étudiant.es étaient dans leur grande majorité d’origine blanche et colonisatrice, alors que la vague plus récente qui leur a succédé sont pour la majorité d’origines racialisées et issues de nations colonisées, et ce sont ces derniers qui doivent ramasser tous les pots cassés alors que leurs prédécesseurs sont parvenus à des postes bien confortables, plus haut dans la chaîne de commande. Ces politicien.nes petit-bourgeois ont fait assez de dommage comme ça, et on ne peut leur permettre de reprendre le leadership du militantisme de gauche. Plus que jamais, les étudiant.es de classe ouvrière doivent forge leur propre voie et organiser leur propre pouvoir.

Le MER-RSM poursuivra ses efforts pour organiser les étudiant.es en ce sens. Si vous voulez participer à nos initiatives, venez à nos prochaines réunions et rejoignez les luttes en cours! Rien n’est perdu! Avec un travail de masse et de l’organisation, nous pouvons non seulement renverser la crise mais faire de notre syndicat étudiant une arme puissante au service du peuple!

[1] Sur ce sujet, vous pouvez trouver sur internet et lire une analyse détaillée écrite en 2010 par un des militants de l’époque, intitulée « Whither the student movement in Ottawa »

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